Frontière belge — partir ou attendre l’orage
La famille belge que nous suivons — des parents, leurs trois enfants et une grand-mère — habite une petite ville proche de la frontière franco-belge. Sa situation est représentative de celle d'innombrables foyers que l'invasion du 10 mai 1940 place soudain devant un choix immédiat.
Dans cette région, la mémoire de 1914 est vive. Les noms de Louvain et de Dinant, villes martyres incendiées au début de la Grande Guerre, circulent de bouche en bouche. Quand la nouvelle de l'invasion tombe au matin du 10 mai — Pays-Bas, Belgique, Luxembourg attaqués ensemble —, chacun pèse ce qu'il y a à craindre et ce qu'il y a à perdre. Que l'on charge un drap, des conserves, des papiers, ou que l'on barricade la maison, la décision engage tout le monde.
Sur les routes voisines, des colonnes s'allongent déjà, se mêlent aux troupes, se croisent en sens inverse, et les bruits les plus contradictoires circulent de groupe en groupe sur l'avance allemande. Partir, c'est l'inconnu, la fatigue de la grand-mère, la peur des enfants, sans savoir combien de temps durera la guerre. Rester, c'est garder son toit et son travail, mais s'exposer au feu puis à l'occupant. Au seuil de la maison, le père doit trancher pour tous.
Faut-il fuir vers la France ou rester chez soi en espérant que tout passe vite ?
Une très large majorité choisit A. Environ un demi-million de Belges passent la frontière française dans les premiers jours, premier flot d'un mouvement qui, en y ajoutant Français, Néerlandais et Luxembourgeois, jette plusieurs millions de personnes sur les routes au printemps 1940. Beaucoup vont loin vers le sud-ouest, puis se retrouvent bloqués lorsque la situation militaire s'effondre. La plupart de ces familles finiront par rentrer chez elles dans les mois suivants, sous l'occupation. D'autres font le pari inverse : le jeune , onze ans, fils de mineurs du Nord et futur Premier ministre français, vit dans une famille qui refuse de partir. L'exode de 1940 reste l'un des plus grands déplacements de population de l'histoire d'Europe occidentale, et une matrice durable de la mémoire de la défaite.









