Abbeville — les routes sous les chasseurs
Les civils sur les routes de la Somme, ce 20 mai 1940, sont des milliers à fuir vers le sud sous le soleil. Femmes, enfants et vieillards forment des colonnes lentes, mêlés aux charrettes, aux vélos et à quelques automobiles. Notre famille composite — un couple de la région d’Abbeville et leurs deux enfants — a quitté la maison la veille, quand le canon s’est rapproché et que les voisins sont partis.
Depuis dix jours, la percée allemande à travers les Ardennes a tout bousculé. Les blindés de la Wehrmacht courent vers la mer et atteignent ce jour-là la côte près d’Abbeville, coupant les armées alliées du Nord. Au-dessus des routes, la Luftwaffe applique une doctrine d’interdiction : entraver les mouvements, saturer les axes, mêler troupes et réfugiés dans une même confusion. Les chasseurs Bf 109 descendent en piqué, mitraillent puis remontent.
Sur la chaussée, un grondement de moteur enfle derrière la colonne. Les premiers se jettent déjà vers les bas-côtés. La famille doit décider en quelques secondes ce qu’elle fait de sa carriole et de ses enfants.
Sur la route mitraillée, faut-il continuer d’avancer ou se jeter dans les fossés ?
Les familles appliquent surtout B, et de plus en plus C à mesure que les jours passent. L’expérience apprend vite que la route ouverte est la plus dangereuse : on se couche au fossé dès qu’un moteur approche, on se cache le jour, on roule la nuit. Le mitraillage des colonnes de réfugiés au printemps 1940 est attesté par de nombreux témoignages et reconnu comme un fait de guerre visant à bloquer les axes. Les estimations de morts civils de l’exode de mai-juin 1940 varient fortement selon les sources, de quelques dizaines de milliers à davantage, sans décompte fiable des seules victimes des attaques aériennes. Ces attaques n’ont jamais fait l’objet de poursuites. L’exode reste, dans la mémoire française, l’image inaugurale de la débâcle : des routes saturées, des villages traversés et un pays jeté hors de chez lui.









