Devant l'ennemi : la ferme du kolkhoze
Un kolkhozien soviétique d'une ferme collective d'Ukraine voit, à l'automne 1941, la ligne de front se rapprocher de son village, là où progresse l'armée allemande. Il a passé sa vie dans ce kolkhoze et connaît chaque silo, chaque tête de bétail confiée à la collectivité.
Collectivisé de force dans les années 1930, souvent au prix de la famine, il garde une mémoire amère du pouvoir mais redoute aussi l'occupant. Sa famille dépend des récoltes de l'année, déjà engrangées ou encore sur pied.
Le 3 juillet 1941, à la radio, a proclamé la politique de la terre brûlée : en cas de repli, ne laisser à l'ennemi « ni une seule locomotive, ni un seul wagon, ni un kilo de grain, ni un litre de carburant ». Les autorités locales transmettent l'ordre de détruire récoltes et installations, d'évacuer ou d'abattre le bétail, et d'organiser la résistance à l'arrière des lignes.
Les Allemands sont à quelques jours de marche. Le kolkhozien doit décider du sort de sa ferme : brûler récoltes et bâtiments comme l'exige la consigne, enterrer du grain et soustraire des bêtes pour nourrir les siens, ou prendre la route de l'est en poussant le troupeau collectif.
Ce kolkhozien doit-il exécuter l'ordre de tout détruire, dissimuler des vivres pour les siens, ou partir vers l'est avec le bétail collectif ?
L'application réelle de la terre brûlée fut très inégale : là où le Parti et le NKVD encadraient l'évacuation, des millions de têtes de bétail, des stocks de grain et des équipements industriels furent acheminés vers l'est, et récoltes et fermes incendiées ; ailleurs, l'avance allemande fulgurante de l'été 1941 prit de vitesse les consignes, et nombre de paysans cachèrent des vivres ou les abandonnèrent intacts. La directive aggrava les pénuries dans les zones occupées et nourrit la famine de l'hiver. Les Allemands réquisitionnèrent à leur tour les campagnes et menèrent des représailles meurtrières contre les villages soupçonnés d'aider les partisans, dont les rangs grossirent dans les régions dévastées. Les historiens estiment à plusieurs millions le nombre de civils soviétiques morts de faim et de violences en territoire occupé, sans pouvoir distinguer précisément la part imputable à la terre brûlée elle-même.









