Faut-il armer Staline ?
À l'automne 1941, l'invasion allemande de l'Union soviétique, lancée le 22 juin, a pris des proportions catastrophiques. La Wehrmacht a encerclé des armées entières, pris Kiev et Smolensk, et se rapproche de Moscou. À Washington, les observateurs militaires sont divisés : certains estiment que l'Armée rouge ne tiendra que quelques semaines, d'autres parient sur sa capacité à absorber le choc. L'incertitude domine sur l'issue du front oriental.
La loi prêt-bail, adoptée en mars 1941, permet au président de fournir armes et fournitures aux pays dont la défense est jugée vitale pour les États-Unis. Elle vise jusqu'ici la Grande-Bretagne et la Chine. Le cas soviétique soulève des questions distinctes : régime communiste et athée honni par une large part de l'opinion, du Congrès et de l'Église, mais aussi force qui fixe une partie de la Wehrmacht. La mission Harriman-Beaverbrook, dépêchée à Moscou en septembre-octobre, a recensé les besoins en avions, chars, camions et matières premières.
Roosevelt pèse des considérations contradictoires : valeur stratégique d'un front oriental actif, risque de voir le matériel capturé en cas d'effondrement, coût politique intérieur, et fragilité des voies d'acheminement par l'Arctique et la Perse, exposées et incertaines. Chaque approche engage différemment les ressources et le crédit du président. Il doit désormais trancher.
Roosevelt doit-il étendre le prêt-bail à l'Union soviétique et financer une aide massive ?
Roosevelt choisit d'engager pleinement les États-Unis : le 7 novembre 1941, il déclare officiellement la défense de l'Union soviétique vitale pour celle des États-Unis, rendant Moscou éligible au prêt-bail, et approuve une aide d'environ un milliard de dollars sous forme de crédit sans intérêt. Le premier protocole de Moscou, signé le 1er octobre à l'issue de la mission Harriman-Beaverbrook, organise les livraisons d'avions, de chars, de camions et de matières premières. L'acheminement emprunte les convois de l'Arctique vers Mourmansk et Arkhangelsk, exposés aux sous-marins et à l'aviation allemands, ainsi que le corridor transiranien aménagé conjointement avec les Britanniques. Au fil de la guerre, l'aide américaine — notamment des centaines de milliers de camions Studebaker, des locomotives, des conserves et de l'aluminium — soutiendra la mobilité et la logistique de l'Armée rouge. Cette décision, prise alors que la Wehrmacht était aux portes de Moscou, scella une alliance improbable entre la première puissance capitaliste et l'État soviétique.









