L'ouvrier de Kharkov face au démontage de l'usine de chars
À la mi-septembre 1941, l'Armée rouge reflue en Ukraine et la Wehrmacht progresse vers Kharkov, deuxième centre industriel soviétique. La ville abrite deux géants de l'armement : l'usine n°183 (KhPZ), qui produit le char T-34 et abrite le bureau d'études de Morozov, et l'usine de moteurs n°75, qui fabrique le diesel V-2.
Le 12 septembre, le Comité de défense de l'État (GKO) décide l'évacuation de l'usine n°183 ; le lendemain, le commissaire Malychev signe l'ordre de transfert, avec 1 650 wagons alloués. Pour les ouvriers, ce n'est pas une évacuation de population mais un déménagement d'usine : on démonte machines-outils, presses et bancs d'essai, et les ouvriers qualifiés partent avec leur outil. L'usine n°183 file vers Nijni Taguil, l'usine n°75 vers Tcheliabinsk, futur Tankograd.
Le choix est déchirant : un ouvrier est lié à sa brigade et à sa machine, et déserter son poste tombe sous le coup de la loi. Rester, c'est se retrouver sous occupation : Kharkov tombe le 24 octobre 1941. De juillet à novembre, près de 1 523 entreprises et 16 millions de civils sont transférés vers l'est, sous l'égide du Conseil d'évacuation créé le 24 juin 1941.
Cet ouvrier de l'usine de chars de Kharkov doit-il suivre l'usine démontée vers l'Oural, ou rester auprès de sa famille âgée à Kharkov ?
La grande majorité des ouvriers qualifiés sont partis avec leur usine vers l'Oural, conformément au plan de mobilisation et sous la contrainte légale du temps de guerre. L'usine n°183 et le bureau Morozov, réinstallés à Nijni Taguil au sein de l'Uralvagonzavod, deviennent l'usine de chars Staline n°183 et expédieront au front, à la cadence d'un échelon par jour, l'essentiel des quelque 35 000 T-34 produits durant la guerre. L'usine de moteurs n°75, fondue dans le Tankograd de Tcheliabinsk, assure les diesels V-2. L'évacuation industrielle de 1941 sauve la capacité d'armement soviétique mais s'accomplit au prix de familles disloquées, de proches laissés en arrière sous l'occupation, et de conditions de transport et de remontage effroyables. Kharkov, occupée du 24 octobre 1941 au printemps 1943 (avec un bref répit en février-mars 1943), subira une occupation meurtrière.









