Le médecin de Leningrad pendant l'hiver du siège
Le 8 décembre 1941, Leningrad est coupée du reste du pays depuis trois mois. Environ 2,5 millions de civils restent pris au piège (dont un demi-million d'enfants). Depuis le 20 novembre, la ration de pain est tombée à 125 grammes par jour pour les non-travailleurs, un pain coupé à 50-60 % de sciure et d'ersatz. La route de la vie, sur la glace du lac Ladoga, vient de s'ouvrir mais n'achemine qu'un filet de vivres. La mortalité culminera à près de 100 000 morts par mois en janvier-février 1942.
Dans les hôpitaux, le givre couvre les murs, l'encre gèle dans l'encrier, l'eau, le chauffage et l'électricité manquent. Aux blessés des bombardements s'ajoute une marée de malades de la dystrophie alimentaire, puis du scorbut, du typhus et de la dysenterie. Médicaments, pansements et sang s'épuisent : on remplace la charpie par de la mousse d'Islande et l'on distribue une boisson vitaminée tirée des aiguilles de pin.
Le personnel soignant souffre lui-même de la dystrophie et meurt au travail. Soigner relève de l'arbitrage permanent : avec des calories et des lits chauffés en nombre dérisoire, faut-il les réserver aux cas les plus récupérables et aux enfants, ou traiter chacun à égalité au risque de n'en sauver presque aucun ?
Face à la pénurie totale, ce médecin de Leningrad doit-il rationner les soins, concentrer ses maigres moyens, ou tenter de soigner tout le monde à égalité ?
Face à une pénurie totale, les hôpitaux de Leningrad ont, de fait, pratiqué le triage : on a concentré les rares ressources (chaleur, calories, fortifiants) sur les patients les plus récupérables et sur les enfants, tout en développant une médecine de siège ingénieuse (boissons antiscorbutiques aux aiguilles de conifères, substituts de pansements, régimes pédiatriques de substitution, transfusions massives). Il n'existe pas de destin individuel documenté à mettre en avant : la réalité collective est celle de milliers de soignants qui ont soigné en mourant eux-mêmes de faim. La profession médicale a payé un lourd tribut, et la ville, décorée plus tard du titre de Ville-Héros, a vu périr plus d'un million de ses habitants, surtout pendant l'hiver 1941-1942.









