L'Allemagne d'abord, avant même la guerre
Fin janvier 1941, dans le secret de Washington, des officiers d'état-major américains et britanniques se réunissent pour répondre à une question que les États-Unis, encore neutres, n'osent poser à voix haute : si la guerre venait, comment la gagner ?
L'idée d'une priorité européenne mûrit depuis des mois. Le chef des opérations navales américain, l'amiral , l'a formulée à l'automne dans son mémorandum « Plan Dog » : en cas de conflit simultané contre l'Allemagne et le Japon, mieux vaut concentrer l'effort sur l'Atlantique et l'Europe. Roosevelt, réélu en novembre, a attendu son investiture pour autoriser ces contacts, par prudence électorale.
Les conversations ABC — pour American-British Conversations — s'ouvrent dans une atmosphère délicate. Les États-Unis ne sont pas en guerre ; toute fuite révélant des plans communs avec un belligérant ferait scandale et armerait les isolationnistes. Les deux camps confrontent leurs doctrines : les Américains penchent pour une bataille frontale et massive contre la Wehrmacht, les Britanniques pour une stratégie périphérique. Au cœur des débats, une décision lourde de conséquences : faut-il poser, par écrit, que l'Allemagne serait l'ennemi à abattre en premier, le Pacifique restant secondaire — engageant ainsi la stratégie de deux puissances dont l'une n'a pas encore tiré un coup de feu ?
Les délégations doivent-elles convenir formellement de la priorité « Allemagne d'abord », ou refuser d'arrêter une stratégie commune tant que les États-Unis ne sont pas en guerre ?
Les délégations choisissent A : du 29 janvier au 27 mars 1941, au fil de quatorze réunions secrètes, elles élaborent le rapport ABC-1, qui consacre l'Atlantique et l'Europe comme « théâtre décisif » et stipule qu'en cas d'entrée en guerre du Japon, la stratégie en Extrême-Orient resterait défensive jusqu'à la défaite de l'Allemagne et de l'Italie. Le texte n'est pas une alliance formelle — la neutralité américaine l'interdit —, mais Roosevelt l'approuve tacitement peu après sa conclusion. Cette orientation « Germany first » survivra au choc de Pearl Harbor en décembre 1941 et structurera tout l'effort de guerre allié : priorité à la libération de l'Europe, contention du Japon. Les conversations ouvrent aussi un partage de renseignements sans précédent, prélude à la coopération transatlantique sur le déchiffrement des codes.









