Bełżec : le chantier qu'on devine
habite le bourg de Bełżec, sur la voie ferrée qui relie Lublin à Lwów, dans le sud-est de la Pologne occupée. Début novembre 1941, des SS se présentent et exigent une vingtaine d'hommes du village pour des travaux. Kozak est l'un d'eux. Dès le 1er novembre, sur un terrain longeant un embranchement de la voie, il monte des baraques de bois : une longue halle de 50 mètres jouxtant la rampe, une autre où l'on fera entrer les arrivants pour un prétendu bain, une troisième cloisonnée en compartiments.
Les travaux sont dirigés par un ingénieur SS, , et surveillés par des gardes. Au fil de l'hiver, les ouvriers polonais comprennent que ce qu'ils élèvent n'a ni la forme d'un camp de travail ni celle d'une caserne. Les rampes ne mènent nulle part ; les conduites, les compartiments hermétiques, la disposition même des baraques dessinent une fonction qu'aucun écriteau ne nomme. Bientôt les Polonais sont écartés et remplacés par des juifs contraints ; mais Kozak et ses voisins, dispersés dans le bourg, ont vu monter l'installation et devinent à quoi elle servira quand les convois commenceront d'arriver.
En ce mois de février 1942, l'installation est presque achevée et la rumeur court dans les fermes alentour. Kozak peut chercher à transmettre ce qu'il sait à la résistance polonaise, l'Armée de l'intérieur, au risque d'être dénoncé et fusillé ; se taire et ne rien laisser paraître, comme tant d'autres que la peur des représailles paralyse ; ou tenter un geste isolé — un sabotage, un avertissement aux populations menacées — qui le désignerait aussitôt aux SS.
Bełżec, février 1942, ouvrier polonais requis sur le chantier : que faire de ce qu'on a compris en bâtissant les baraques ?
Le savoir des habitants de Bełżec n'est pas resté muet : la résistance polonaise a collecté très tôt des renseignements sur le camp, et c'est l'enquête de l'État clandestin qui a permis d'en révéler la nature au monde. , lui, a survécu à la guerre et témoigné en justice le 14 octobre 1945, décrivant en détail la construction des premières baraques de gazage — l'un des rares récits directs de l'édification du camp. Bełżec, premier centre de mise à mort de l'Aktion Reinhard, fonctionne de mars à décembre 1942 : entre 430 000 et 500 000 juifs y sont assassinés au gaz, déportés du sud de la Pologne occupée. Le secret y fut presque total : sur des centaines de milliers de victimes, sept détenus du Sonderkommando seulement ont survécu, et le seul témoignage publié d'un rescapé est celui de Rudolf Reder.
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