Canaris et l'ordre de prendre Gibraltar
L'amiral dirige l'Abwehr, le service de renseignement militaire allemand. Hispanophone, fin connaisseur de l'Espagne où il a tissé des réseaux pendant la Grande Guerre, il est l'interlocuteur naturel du Reich auprès de Franco. Officiellement zélé serviteur du régime, il nourrit en réalité, depuis longtemps, des réserves profondes sur la conduite d'Hitler et sur l'issue de la guerre.
Hitler veut chasser les Britanniques de Méditerranée occidentale en s'emparant de Gibraltar. Le plan, baptisé opération Felix, prévoit que deux corps d'armée traversent l'Espagne par les Pyrénées pour assaillir le Rocher. Tout repose sur l'accord de Franco — et sur l'évaluation technique de Canaris, envoyé dès juillet 1940 sonder Madrid.
Le 12 novembre 1940, Hitler signe la Directive n°18 : Felix devient un objectif officiel et Canaris est l'émissaire chargé de convaincre Franco de laisser passer les troupes allemandes. Mais le Caudillo se montre rétif, et l'amiral est seul juge du ton à donner à sa mission auprès de Madrid. Tiraillé entre l'ordre du Führer et ses propres convictions, Canaris tient en main l'avenir d'une opération qui pourrait verrouiller la Méditerranée.
Canaris doit-il pousser loyalement l'opération Felix comme Hitler l'exige, ou la saboter discrètement en dissuadant Franco ?
Canaris choisit C : il dissuade Franco, lui répétant qu'il serait absurde de rejoindre le camp perdant et glissant au Caudillo qu'il ne croit pas à la victoire allemande, tout en alimentant Berlin de rapports pessimistes — Gibraltar serait imprenable sans canons d'assaut introuvables, et les Britanniques débarqueraient aussitôt au Maroc. Lors de l'audience décisive du 7 décembre 1940 à Madrid, Franco oppose un refus définitif au transit des troupes ; sur le rapport de Canaris, Hitler renonce à Felix. Le Rocher reste britannique, verrou de la Méditerranée pour toute la guerre. Le général Muñoz Grandes accuse ouvertement Canaris d'avoir poussé Franco à rester neutre ; la Gestapo transmet ses soupçons à Himmler, mais l'amiral survit. Démasqué après l'attentat de juillet 1944, il sera pendu à Flossenbürg en avril 1945.









