La doctrine du bombardement de terreur
Un officier de l’état-major de planification de la Luftwaffe, à Berlin, doit, en mai 1940, formuler une recommandation doctrinale. La question dépasse une cible précise : il s’agit de fixer une ligne de conduite pour l’emploi de la force aérienne contre l’ennemi.
La Luftwaffe a été conçue d’abord comme une aviation d’appui aux armées de terre. Mais elle dispose aussi d’une flotte de bombardiers — Heinkel He 111, Dornier Do 17, Junkers Ju 88 — capables de frapper loin derrière le front. Le précédent existe : en septembre 1939, le bombardement de Varsovie a écrasé une capitale assiégée pour briser sa résistance.
Deux écoles s’affrontent dans les états-majors. L’une plaide pour cantonner les bombardiers aux objectifs militaires : aérodromes, voies ferrées, dépôts, troupes. L’autre soutient que frapper délibérément les villes et la population civile peut briser le moral de l’adversaire et hâter sa reddition — la « ligne » qui mène de Varsovie vers les villes de l’Ouest.
L’offensive à l’Ouest est lancée. L’officier doit trancher la doctrine à recommander.
Devez-vous ériger en doctrine le bombardement délibéré des villes pour briser le moral civil, ou vous en tenir aux seuls objectifs militaires ?
La doctrine bascule vers A, par glissements successifs plutôt que par un texte unique. Le 14 mai 1940, Rotterdam est bombardée alors que des pourparlers de reddition sont en cours : environ 850 morts, le cœur de la ville rasé, et la capitulation néerlandaise précipitée le lendemain. La leçon retenue par une partie de l’état-major : la terreur aérienne « paye ». De Rotterdam au Blitz sur les villes britanniques à partir de septembre 1940, la Luftwaffe assume le ciblage des populations. Mais l’arme se révèle à double tranchant : le Blitz fera environ 43 000 morts civils sans briser la Grande-Bretagne, et légitimera en retour l’offensive de bombardement alliée sur les villes allemandes. La controverse sur l’efficacité réelle du bombardement de terreur traversera toute la guerre.









