Ganshof et les « suspects »
Dès le déclenchement de l'invasion, la Belgique craint le sabotage et l'espionnage intérieurs. L'auditeur général , chargé de la sûreté de l'État, doit décider du sort des individus jugés dangereux : militants d'extrême droite favorables au Reich, étrangers « ennemis », suspects divers.
La logique de sûreté est puissante : en pleine offensive, laisser en liberté des sympathisants potentiels de l'ennemi paraît irresponsable. Mais la procédure d'urgence — arrestations administratives massives, sans jugement — est lourde de dérives, surtout au milieu d'une débâcle et d'une psychose de la cinquième colonne.
Ganshof peut ordonner l'internement large des suspects, puis leur transfert vers l'arrière (la France) à mesure que le front recule, pour les soustraire à l'ennemi. Il peut au contraire trier finement, au cas par cas, au risque de laisser passer de vrais agents. Ou s'abstenir de transférer, pour garder les détenus sous contrôle belge. Or l'éloignement de ces internés, confiés en route à des militaires français paniqués, comporte un danger mortel.
Ganshof doit-il interner largement les « suspects » et les transférer vers la France, ou trier au cas par cas ?
Ganshof retient A : entre le 10 et le 15 mai 1940, des centaines de « suspects » (dont Van Severen et Degrelle) sont internés — notamment à la prison du Pandreitje à Bruges — puis déportés vers la France. La mesure, justifiée par l'urgence de la sûreté, échappe ensuite à tout contrôle : confiés à des escortes françaises gagnées par la psychose de la cinquième colonne, une partie de ces internés seront fusillés sommairement à Abbeville le 20 mai. L'épisode illustre comment une décision administrative de sûreté, prise dans la panique, peut déboucher sur un crime — et la difficulté de concilier sécurité de l'État et droits des personnes en temps de débâcle.









