HMS Rawalpindi — Kennedy à 15h47
Le HMS Rawalpindi était à l'origine un paquebot de la P&O (Peninsular and Oriental Steam Navigation Company), construit en 1925, de 16 700 tonnes, affecté à la ligne Londres-Bombay. Réquisitionné au déclenchement de la guerre et transformé en croiseur auxiliaire (Armed Merchant Cruiser), il ne porte plus, pour armement principal, que huit canons de 152 mm très anciens, hérités de la Première Guerre mondiale ; son équipage de 277 hommes est surtout fait de réservistes autour d'un noyau de carrière.
Il patrouille le détroit du Danemark, ce passage de 480 km entre l'Islande et le Groenland, afin d'empêcher les navires allemands de gagner l'Atlantique. La mission reste largement théorique, tant il est mal armé pour cela : 17 nœuds à peine, aucun blindage, une conduite de tir entièrement manuelle.
Son capitaine, , 60 ans, est un officier de réserve rappelé — et le père du futur écrivain , qui deviendra journaliste à la BBC et chroniqueur de marine. Le 23 novembre 1939 à 15h45, alors qu'il croise à 70 milles au sud-est de l'Islande, le Rawalpindi voit surgir deux silhouettes massives : les croiseurs de bataille allemands Scharnhorst et Gneisenau, sortis de Wilhelmshaven le 21 novembre pour leur première sortie océanique de la guerre, sous les ordres des amiraux Marschall et Lütjens. Face à ces deux mastodontes — 32 600 tonnes et neuf canons de 280 mm chacun —, le Rawalpindi est techniquement sans défense. Tout combat serait suicidaire.
Quelle décision Kennedy prend-il à 15h47 ?
Kennedy choisit B. À 15h51, il ouvre le feu sur le Scharnhorst à 8 600 mètres avec ses canons de 152 mm. Hit insignifiant. Le Scharnhorst riposte à 15h56 : la troisième salve de 280 mm pulvérise la passerelle, tuant Kennedy et tous les officiers de pont. À 16h03, le Gneisenau ouvre également le feu. À 16h11, le Rawalpindi est en flammes, mâts brisés, ne tire plus. À 16h25, il chavire et coule. Kennedy a transmis avant sa mort un message clair à l'Amirauté donnant la position des deux croiseurs de bataille allemands. Bilan : 238 morts britanniques sur 277, y compris Kennedy. 37 prisonniers récupérés par les Allemands, et 11 autres par le HMS Chitral. Les Allemands, informés que la quitte Scapa Flow pour intercepter, reviennent sans poursuivre vers Wilhelmshaven (24-28 novembre). Le message du Rawalpindi a sauvé probablement des dizaines de navires marchands. Churchill, Premier Lord de l'Amirauté, déclare le 27 novembre aux Communes : « Le HMS Rawalpindi a montré l'esprit éternel de la marine. Le capitaine Kennedy savait qu'il n'avait aucune chance. Il a néanmoins combattu. Sa mémoire et celle de ses hommes vivra avec nous. » L'épisode entre dans la mythologie navale britannique comme exemple de sacrifice tactique fondamental. Kennedy reçoit posthumément la Distinguished Service Cross. Son fils Ludovic deviendra critique de marine et plus tard pacifiste — son livre Sub-Lieutenant (1942) puis Pursuit (1974) ravivera la mémoire de son père.









