Les « little ships » de Dunkerque
Fin mai 1940, la guerre a basculé en quelques jours. Percé à Sedan, le front allié s'est effondré ; le Corps expéditionnaire britannique et des dizaines de milliers de soldats français refluent vers un seul port encore tenu, Dunkerque. Acculés à la mer, ils s'entassent sur les plages et la jetée sous les bombes, attendant des navires qui peinent à approcher. De l'autre côté de la Manche, sur la côte du Kent, on entend presque le grondement du canon ; les nouvelles sont mauvaises et chacun comprend qu'une armée entière risque la capture.
À Ramsgate, un propriétaire de petit bateau de plaisance suit l'affaire avec une angoisse particulière. Sa coque connaît bien les eaux côtières, mais pas la haute mer sous le feu. Or les grands bâtiments de la Royal Navy tirent trop d'eau pour accoster les plages peu profondes : il faut de menues embarcations capables de faire la navette entre le sable et les navires au large. L'Amirauté, ce 31 mai, lance un appel pressant à tout bateau utilisable, et la rumeur court déjà le long des quais du Kent.
L'homme mesure ce qui se joue. La traversée signifie les champs de mines, les Stukas en piqué, une mécanique frêle au milieu du chaos — et peut-être ne jamais revenir. Rester, c'est se savoir à l'abri pendant que d'autres meurent à quelques milles de là. Confier sa coque à la marine serait un compromis. Il doit trancher en quelques heures.
Vous possédez un petit bateau de plaisance à Ramsgate. Que faites-vous de votre embarcation et de vous-même alors que l'Amirauté appelle tous les navires à gagner Dunkerque ?
Des centaines de propriétaires choisirent de prendre eux-mêmes la mer. Entre 700 et 850 « little ships » — chalutiers, vedettes, yachts, canots de sauvetage, barges de la Tamise — gagnèrent Dunkerque ; beaucoup furent armés et menés par des équipages de la Royal Navy, mais des civils naviguèrent de leur propre main. Leur rôle décisif fut de faire la navette entre les plages peu profondes et les grands navires au large, et d'embarquer directement des hommes. Plusieurs furent coulés par les mines, les avions ou la mer. L'opération Dynamo (26 mai – 4 juin 1940) évacua au total près de 338 000 soldats alliés, bien au-delà des estimations initiales. L'épisode des petits bateaux devint le symbole durable de « l'esprit de Dunkerque ».









