La lettre Einstein-Szilárd
Depuis la découverte de la fission de l'uranium, fin 1938, une poignée de physiciens mesure une possibilité vertigineuse : une réaction en chaîne pourrait libérer une énergie colossale, et peut-être produire une arme d'une puissance inédite. Plusieurs de ces savants sont des réfugiés d'Europe, qui savent l'Allemagne capable de mener les mêmes recherches.
Le physicien hongrois , exilé aux États-Unis, en est convaincu : il faut alerter les autorités américaines avant que le Reich ne prenne de l'avance, et sécuriser les réserves d'uranium. Mais Szilárd est peu connu et sans accès au pouvoir. Pour être entendu, il songe à mobiliser la voix la plus prestigieuse de la science : .
Le dilemme est lourd. Pousser le gouvernement à se lancer dans la recherche atomique, c'est ouvrir la voie à la militarisation de la physique, avec toutes ses conséquences. Garder le silence, c'est risquer de laisser l'arme aux seules mains nazies. Faut-il signer et adresser à Roosevelt une lettre d'alerte au nom d'Einstein, recourir à une démarche plus discrète auprès de scientifiques, ou s'abstenir d'éveiller les États sur ce terrain ?
Szilárd et Einstein doivent-ils alerter Roosevelt sur la bombe atomique, au risque de militariser la physique ?
Ils choisissent A : le 2 août 1939, Einstein signe une lettre, rédigée avec l'aide de Szilárd et d'autres physiciens réfugiés, avertissant Roosevelt du potentiel militaire de l'uranium et de la menace d'un programme allemand. Remise au président en octobre 1939 par l'intermédiaire de l'économiste , elle débouche sur la création d'un comité consultatif sur l'uranium — germe lointain du projet Manhattan. La lettre Einstein-Szilárd marque le moment où la physique nucléaire entre dans l'orbite des États et de la guerre. Einstein, pacifiste convaincu, regrettera plus tard d'avoir prêté son nom à une démarche qu'il jugeait pourtant nécessaire.









