L'agent retourné et ce qu'on le laisse dire
Le lieutenant-colonel , surnommé « Tar », dirige au sein du MI5 la jeune section chargée des agents doubles. C'est lui qui, sous l'égide du futur Twenty Committee (le « Double-Cross »), décide quelles informations un espion retourné peut transmettre à ses maîtres allemands.
Son premier cas est aussi son plus délicat : , nom de code Snow, un Gallois recruté avant guerre par l'Abwehr. Dès septembre 1939, le MI5 lui a rendu son émetteur radio fourni par l'Allemagne et contrôle désormais ses messages. Snow est le pilier d'un réseau naissant dont dépend toute la crédibilité du système.
À l'automne 1940, l'enjeu est vital. Maintenir un agent double crédible suppose un arbitrage délicat sur ce qu'on l'autorise à émettre. Or Snow connaît des secrets sensibles — notamment l'existence et l'emplacement des stations radar de la Chain Home qui détectent les bombardiers. Trop livrer, c'est armer la Luftwaffe ; trop peu, c'est risquer de griller l'agent aux yeux de Hambourg. En pleine bataille d'Angleterre et alerte d'invasion, Robertson pèse chaque mot que Snow émettra vers l'Allemagne.
Londres, septembre 1940, à la tête du Double-Cross : que laisser passer l'agent retourné Snow pour rester crédible auprès de l'Abwehr ?
Robertson opte pour un mélange de vérités vérifiables et de désinformation soigneusement dosée : il maintient Snow en activité et alimente l'Abwehr d'un cocktail calculé de faits exacts et de leurres. La crédibilité d'un agent double se paie en vérités : pour que l'ennemi gobe la désinformation, il faut lui livrer assez de faits exacts. Le MI5 laisse même Snow renseigner les Allemands sur des éléments réels — dont les stations radar de la Chain Home — pour entretenir sa réputation d'informateur fiable, tout en l'utilisant pour diffuser de fausses indications, notamment sur les défenses et les intentions britanniques. Cette logique du « payer en vérités pour vendre des mensonges » deviendra la doctrine du système Double-Cross, qui finira par contrôler la quasi-totalité du réseau d'espions allemands au Royaume-Uni. Snow, agent instable et douteux, sera finalement « brûlé » et mis hors circuit début 1941 ; mais la méthode forgée sur son cas culminera dans les grandes intoxications de 1943-1944. , qui présidera le comité, affirmera après guerre que le MI5 « dirigeait et contrôlait » tout l'appareil d'espionnage allemand en Grande-Bretagne.
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