Bletchley perce l’Enigma de Norvège
La Government Code & Cypher School (GC&CS), service britannique de cryptanalyse installé à Bletchley Park dans le Buckinghamshire, regroupe mathématiciens, linguistes et joueurs d’échecs autour d’un défi : casser Enigma, la machine de chiffrement à rotors de l’armée allemande. Depuis le déclenchement de la guerre, les succès restent rares et fragmentaires.
Le 9 avril 1940, l’Allemagne envahit la Norvège et le Danemark. Pour coordonner cette opération improvisée, la Luftwaffe et la Wehrmacht emploient une clé Enigma relativement simple, et les messages affluent. À partir du 15 avril, Bletchley parvient à la briser : certains messages sont déchiffrés en moins d’une heure. C’est une masse de renseignements sur l’organisation, le ravitaillement, les plans et les intentions de l’ennemi en Norvège — ce que Churchill appellera plus tard ses « œufs d’or ».
Mais un problème surgit. Bletchley n’a aucun moyen sûr de transmettre ces informations aux commandants sur le terrain, ne peut même pas leur expliquer la nature de la source, et n’a ni système de collation ni circuit de distribution. Révéler trop vite ce trésor risquerait d’alerter l’ennemi et de tarir la source à jamais.
À la tête de Bletchley, que faites-vous de ce renseignement Enigma soudain accessible ?
La direction de Bletchley opte de fait pour B, faute de pouvoir faire mieux. Le déchiffrement de la clé Enigma de Norvège est un « triomphe de la cryptographie », mais, comme le résume , il « n’eut aucune influence sur le cours de la campagne de Norvège ». Sans circuit de transmission sûr, sans capacité à protéger l’origine du renseignement, l’information reste inexploitée par l’armée et la marine sur le terrain. La leçon est cuisante : dans la guerre du renseignement, c’est l’Allemagne, capable de lire un tiers des signaux navals britanniques en mer du Nord, qui sort victorieuse de Norvège. L’épisode déclenchera la création des Special Liaison Units et du système Ultra, qui, à partir de 1941, distribuera les déchiffrements aux commandants avec des procédures strictes de protection de la source.









