Le général dirige le GRU, le renseignement militaire soviétique, depuis juillet 1940. Il a hérité du poste après le limogeage de son prédécesseur , écarté pour avoir tenu à Staline un langage trop franc sur l'impréparation de l'Armée rouge. Le message implicite n'a échappé à personne dans l'appareil.
En ce printemps 1941, les rapports d'agents s'accumulent sur son bureau. Ils décrivent une concentration de troupes allemandes le long de la frontière, une attaque en trois axes, les noms de commandants, une date d'ouverture provisoire. Le tableau est cohérent et alarmant.
Mais Golikov sait aussi ce que Staline croit. Le maître du Kremlin tient le pacte germano-soviétique de 1939 pour solide et juge inconcevable qu'Hitler ouvre un second front avant d'en finir avec l'Angleterre. Les Britanniques, à ses yeux, n'ont qu'un but : brouiller Moscou et Berlin. Berlin, de son côté, a lancé une vaste opération d'intoxication pour masquer ses préparatifs.
Le 20 mars, Golikov dépose son rapport. Reste la conclusion : la rédiger comme le veulent les faits, ou comme le veut le pouvoir.
Golikov doit-il présenter la concentration allemande comme une menace d'invasion réelle, ou la qualifier d'intoxication anglo-américaine ?
Golikov choisit B : son rapport décrit fidèlement le dispositif allemand, puis le désamorce. Il écrit que la majorité des rapports évoquant une guerre au printemps 1941 proviennent de « sources anglo-américaines dont le but, sans aucun doute, est de détériorer les relations entre l'URSS et l'Allemagne ». Les renseignements les plus précis sont ainsi rangés au rayon de la désinformation ; Golikov pronostique plutôt des opérations allemandes contre le Royaume-Uni, Gibraltar et le Proche-Orient. Il dit à Staline exactement ce que celui-ci veut entendre. Le 22 juin, l'invasion balaiera cette fiction. Quant à Proskourov, son prédécesseur, il sera fusillé le 28 octobre 1941 pour n'avoir « pas su » anticiper l'attaque qu'il avait précisément annoncée.









