Sortir le Bismarck seul, ou attendre ses frères
Le Grand-amiral dirige la Kriegsmarine depuis les premiers jours du IIIᵉ Reich. Vétéran de la guerre de course, il croit qu'une flotte de surface puissante peut étrangler les convois reliant l'Amérique à la Grande-Bretagne — et il a déjà des succès à son actif, comme la sortie Berlin du Scharnhorst et du Gneisenau, qui ont coulé ou capturé une vingtaine de navires.
Au printemps 1941, son joyau, le cuirassé neuf Bismarck, est prêt, flanqué du croiseur lourd Prinz Eugen. Mais l'amiral , qui doit commander l'opération Rheinübung, hésite : il voudrait attendre que le Scharnhorst, en réparation, ou le tout neuf Tirpitz, dont l'équipage s'entraîne encore, puissent se joindre à la sortie pour former une escadre vraiment redoutable.
Raeder, lui, regarde le calendrier d'un tout autre œil. Il sait que l'invasion de l'Union soviétique approche et que la marine n'y jouera qu'un rôle marginal ; il redoute que Hitler ne sabre le budget des grands navires. Il lui faut donc un coup d'éclat avant l'Est. Mais le Scharnhorst ne sera pas prêt avant juillet, et la Home Fleet britannique guette.
Entre la prudence de son amiral et l'urgence politique, Raeder doit fixer le moment du départ.
Raeder doit-il lancer le Bismarck dès maintenant avec le seul Prinz Eugen, attendre le Scharnhorst ou le Tirpitz comme le réclame Lütjens, ou renoncer à la sortie ?
Raeder choisit A : passant outre les protestations de Lütjens, il ordonne le déclenchement de Rheinübung avec le seul tandem Bismarck / Prinz Eugen. Son raisonnement : le Scharnhorst ne naviguera pas avant juillet, l'équipage du Tirpitz n'est pas prêt, et il lui faut une grande victoire navale avant Barbarossa pour protéger le budget de la flotte de surface. L'opération s'ouvre le 18 mai 1941. Le 24 mai, au détroit du Danemark, le Bismarck fait sauter le croiseur de bataille HMS Hood — un triomphe retentissant. Mais touché et trahi par une fuite de carburant, le cuirassé est traqué par toute la Royal Navy et coulé le 27 mai, emportant Lütjens et plus de deux mille hommes. Le pari de Raeder se solde par la perte de la fierté de la Kriegsmarine en une seule sortie.









