Carmille et les cartes perforées de Vichy
À l'automne 1941, dirige le Service national des statistiques (SNS), créé quelques mois plus tôt à Vichy par fusion des services de démographie et de la statistique générale. Polytechnicien et contrôleur général de l'armée, il a doté le SNS de centaines de machines mécanographiques à cartes perforées Bull et Hollerith, capables de traiter en série des millions de dossiers individuels. C'est l'un des appareils administratifs les plus puissants d'Europe pour dénombrer et classer la population.
Le régime entend mobiliser cet outil. La loi du 11 octobre 1940 a institué un identifiant individuel et un grand recensement de tous les habitants. Les colonnes du questionnaire prévoient l'enregistrement de la confession et de l'origine, dans la logique du statut des Juifs d'octobre 1940 et du fichage déjà engagé par la préfecture de police à Paris. Les autorités allemandes comme le Commissariat général aux questions juives attendent du SNS des listes nominatives.
Carmille se trouve ainsi placé au cœur d'un dispositif administratif aux usages lourds de conséquences. Fonctionnaire de l'État français, technicien reconnu, il sait que sa décision engage à la fois sa carrière, son institution et le sort des populations visées. Pris entre les ordres reçus, les attentes de l'occupant et sa propre conscience, le chef du Service national des statistiques doit arrêter la conduite à tenir.
Que doit faire René Carmille face au recensement et au fichage des Juifs ?
Carmille choisit de saboter discrètement l'exploitation des données : en réalité agent de la Résistance (réseau Marco Polo), il n'établit jamais le fichier nominatif des Juifs réclamé par les autorités. La colonne 11, censée recenser la religion, n'est tout simplement pas dépouillée ; les cartes correspondantes restent inexploitées. Mieux, il détourne l'immense capacité mécanographique du SNS pour préparer une mobilisation clandestine, en repérant notamment les hommes mobilisables en vue d'une armée de revanche. Son double jeu retarde et entrave le travail statistique attendu par Vichy et l'occupant. Démasqué, il est arrêté par la Gestapo de Klaus Barbie à Lyon en février 1944, torturé, puis déporté ; il meurt au camp de Dachau en janvier 1945. Les historiens, dont Robert Carmille et l'Américain Edwin Black, ont depuis souligné que son sabotage de la colonne « religion » a probablement contribué à limiter le repérage administratif des Juifs en zone non occupée.









