Le tirage au sort de Rosendaël
Périmètre de Dunkerque, 2 juin 1940. Depuis dix jours, le Corps expéditionnaire britannique reflue vers la mer, pris en tenaille par l'avancée allemande à travers la Flandre. L'opération Dynamo rembarque vers l'Angleterre des dizaines de milliers d'hommes, entassés sur les môles, les passerelles de fortune et les petits navires venus de toute la côte sud. Mais l'embarquement est lent, le ciel saturé de Stukas, et chaque place sur un bateau se dispute âprement. À Rosendaël, dans la banlieue est de la ville, votre poste de secours — l'une des Casualty Clearing Stations rattachées à la 12e — déborde de soldats ramassés sous le feu.
Vous êtes médecin militaire. Sous vos ordres et ceux de vos confrères s'entassent des centaines de grands blessés : fractures ouvertes, amputés, hommes inconscients, brûlés. Aucun d'eux ne tient debout, encore moins ne saurait franchir les pontons bondés ou patienter des heures à découvert sur la plage. Les transporter relèverait du miracle ; les hisser de force sur un navire les tuerait, et prendrait la place de combattants valides que l'on espère encore sauver. L'étau se resserre : l'ennemi sera dans Dunkerque sous peu.
Reste la question que nul ne veut poser à voix haute. Ces blessés ne peuvent partir, et on ne saurait les laisser seuls, sans morphine, sans pansements, livrés à eux-mêmes au moment où la ville tombera. Or le personnel soignant, lui, pourrait embarquer et rejoindre l'Angleterre où ses mains manquent cruellement. Vous devez trancher en quelques heures.
Médecin à Rosendaël, comment réglez-vous le sort des soignants face aux blessés qui ne peuvent être évacués ?
L'ordre fut donné qu'une fraction du personnel médical demeure auprès des intransportables : à la 12e Casualty Clearing Station de Rosendaël, on procéda à un tirage au sort, environ un médecin et un infirmier sur dix étant désignés pour rester et tomber en captivité avec leurs patients. Ce tirage au sort, documenté par Hugh Sebag-Montefiore, fut vécu comme un déchirement par des soignants qui savaient renoncer à leur propre évacuation. Les désignés restèrent à leur poste lorsque les Allemands entrèrent dans la ville. Faits prisonniers avec leurs blessés, ils furent, dans l'ensemble, traités conformément à la convention de Genève protégeant le personnel sanitaire. L'opération Dynamo permit au total l'évacuation d'environ 338 000 hommes entre le 26 mai et le 4 juin 1940.









